Crédit : SARAH MEYSSONNIER/REUTERS

Un nouveau rapport sur les financements fournis aux entreprises des énergies fossiles par les plus grandes banques mondiales met en lumière l’écart colossal entre les engagements pris par ces dernières, et leurs rôles réels dans l’expansion des énergies fossiles. 

Selon le rapport Banking on Climate Chaos produit par une consortium d’ONG, dont Reclaim Finance, Ugrewald et Rainforest Action Network, les 60 plus grandes banques internationales ont fourni 705 milliards de dollars de financements aux entreprises des combustibles fossiles en 2023 – ce qui amène le montant total accordé à ce secteur depuis l’Accord de Paris à la somme faramineuse de 6 896 milliards de dollars. 

Si le soutien financier des plus grandes banques – dominé dans le classement par les établissements américains, japonais et canadiens – à destination des énergies fossiles a enregistré une baisse relative depuis 20211, les montants accordés en 2023 restent bien au-delà des recommandations de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE). 

Concrètement, la tendance la plus nocive en ce qui concerne le financement des énergies fossiles persiste bel et bien en 2023 : le soutien financier massif des plus grandes banques aux entreprises actives dans les projets d’expansion gaziers et pétroliers, à rebours des avertissements consécutifs de l’AIE quant à l’incompatibilité de ces derniers avec une volonté de limiter le réchauffement planétaire à 1,5°. 

Ce montant s’élève à 347 milliards de dollars en 2023 alors qu’il devrait être à zéro si nous espérons atteindre l’objectif de l’Accord de Paris et minimiser les dommages du réchauffement climatique. 

En effet, dans son rapport phare publié en mai 2021 intitulé “Net-Zero by 2050” qui désigne la feuille de route pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, l’AIE affirme qu’ “au-delà des projets déjà engagés à partir de 2021, aucun nouveau gisement de pétrole et de gaz n’est approuvé dans notre trajectoire, et aucune nouvelle mine de charbon ou extension de mine n’est nécessaire”. L’Agence a depuis affirmé cette conclusion chaque année dans ses rapports annuels. 

Les plus grandes banques continuent leurs investissements dans les projets d’expansion, alors que la plupart d’eux est membre d’une initiative internationale soutenue par l’ONU –  la “Net-Zero Banking Alliance” (NZBA) –  et s’engagent à ce titre à aligner leurs portefeuilles d’investissements avec un scénario zéro émission nette visant “à atteindre la neutralité carbone au plus tard en 2050” et “limiter le réchauffement planétaire à 1,5°”.  

Alors, comment peuvent les banques se réclamer être dans une démarche de décarbonation pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, tout en adoptant des stratégies qui sont en contradiction flagrante avec ce même objectif ? En réalité, tout en offrant une apparence d’action climatique, le cadre mis en place par la NZBA contient d’importantes lacunes permettant aux banques de continuer leurs investissements fossiles sans entrave.

NZBA : une initiative pour encadrer la contribution des banques aux objectifs de l’Accord de Paris

Membre d’une organisation plus large, la Glasgow Financial Alliance on Net Zero (GFANZ) qui regroupe les différents types d’institutions financières, la NZBA représente la filiale bancaire de cette initiative, à côté des structures similaires dédiées aux gestionnaires d’actifs (NZAM), aux assureurs (NZIA) et d’autres catégories d’institutions financières. 

Lancé en avril 2021 par Mark Carney, l’Envoyé spécial des Nations Unies pour le financement de l’action climatique, l’objectif officiel de GFANZ consiste à “augmenter le nombre d’institutions financières ayant des engagements zéro émission nette et d’établir un forum pour répondre aux défis du secteur dans sa transition Net-Zéro, afin de garantir que de fortes ambitions soient accompagnées des actions crédibles”.  

Plus concrètement, 18 mois après avoir rejoint l’Alliance, les membres signataires de la NZBA sont tenus de fixer des objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre (GES) visant l’année 2030 et 2050. Pour l’année 2030, ces objectifs doivent inclure les secteurs prioritaires à l’origine des plus grands volumes d’émissions, avec l’ensemble des secteurs (où une large majorité) ayant une forte intensité carbone à être intégrés dans le périmètre au plus tard 36 mois après avoir rejoint l’Alliance. Ces objectifs seront accompagnés des objectifs intermédiaires tous les 5 ans à partir de l’année 2030.  

Les membres signataires doivent aussi publier chaque année le volume d’émissions en absolu et en intensité, et évaluer les progrès réalisés dans le cadre d’une stratégie de transition qui adopte des actions concrètes et des politiques sectorielles. La couverture des activités et des secteurs concernés est censée élargir à mesure que la qualité des données disponibles, et le reporting de leurs clients, s’améliorent.

Trois ans après son lancement, la NZBA compte aujourd’hui 144 banques ayant pris l’engagement d’atteindre zéro émission nette dans leurs activités de prêt et d’investissements d’ici 2050 au plus tard. 

Or en dépit de cette ambition affichée, les institutions bancaires membres de la NZBA ont fourni l’an dernier plus de 253,1 milliards de dollars aux projets d’expansion – autrement dit, à une activité jugée par l’AIE comme étant incompatible avec l’objectif d’atteindre zéro émission nette d’ici 2050. Ce montant, émanant de 42 banques membres de la NZBA sur 60 banques  analysées dans le rapport Banking On Climate Chaos, représente 73 % de la somme totale transférée aux projets d’expansion par les banques.   

Fossé entre objectifs affichés et émissions produites

Cette situation est rendue possible, en large partie, parce que les objectifs fixés dans le cadre de la NZBA couvrent une partie très limitée des financements des banques à destination des entreprises d’énergies fossiles.    

Tout d’abord, la Déclaration d’engagement officielle signée par les banques pour rejoindre la NZBA précise être inclus dans le dispositif “les prêts et investissements affichés sur le bilan”, à l’exception des “fonds détenus pour la facilitation des clients ou la tenue des marchés”. 

Ainsi, les prêts accordés aux entreprises des énergies fossiles qui servent à faciliter l’accès de ces dernières au crédit (contrairement aux prêts destinés à financer des projets spécifiques), sont automatiquement mis en dehors du périmètre de l’application de l’initiative. Il s’agit d’une faille réglementaire gigantesque, car selon l’édition 2023 du rapport Banking on Climate Chaos, en moyenne seulement 4 % des financements des banques à destination du secteur des combustibles fossiles relevaient des financements spécifiques aux projets entre 2016 et 2022, le reste étant des financements non-dédiés visant à faciliter l’accès au crédit. Selon le même rapport, cela représente une lacune réglementaire d’environ 750 milliards de dollars par an, si on prend la même période. 

Une illustration parfaite de cette faille peut se trouver dans le prêt de 8 milliards de dollars accordé par BNP Paribas, Société Générale, et Crédit Agricole (et 9 autres établissements bancaires) à TotalEnergies en début avril 2022. Ce prêt classé “General Corporate Purposes” – donc dédié au “besoins généraux de financement” de l’entreprise – intervient après que ces banques ont justement refusé, un an auparavant, d’accorder des financements au méga-projet pétrolier de TotalEnergies en Afrique de l’Est (EACOP), sous pression de la société civile. 

Or, en dehors des crédits accordés, les banques disposent d’un autre levier important pour contribuer au financement des entreprises d’énergies fossiles : faciliter la récolte des financements à travers l’émission des titres d’obligations ou d’actions. On parle alors, des “émissions facilitées”, car les banques n’investissent pas directement dans les entreprises mais assistent ces dernières, à plusieurs niveaux, à lever des fonds auprès des investisseurs privés. 

Ainsi, en 2023 les plus grandes banques ont fourni 276,1 milliards de dollars de financements aux entreprises des combustibles fossiles via les émissions d’obligations, une hausse de 29,5 milliards de dollars par rapport à l’année 2022. Au total, le rapport Banking on Climate Chaos affirme qu’environ 42 % des financements des plus grandes banques à destination des entreprises des énergies fossiles relève des émissions d’obligations ou d’actions. 

Jusqu’à présent exclues du périmètre de la NZBA, les nouvelles directives publiées en avril 2024, exigent l’inclusion des émissions facilitées à partir du 1er novembre 2025. 

En revanche, soumis aux normes de reporting différenciées que les “émissions financées”, les ONGs craignent que la comptabilisation des émissions facilitées selon la méthode retenue (pondération de 33 % contre 100 % pour les émissions financées) serve à diluer les données relatives à la réduction de GES communiquées par les banques, étant donné que les nouvelles directives autorisent l’intégration des deux catégories d’émissions dans le même objectif de réduction, au lieu de prévoir des obligations de reporting et des objectifs séparés.

Le “Net Zéro” : un paradigme défaillant   

Ces défaillances concernant le périmètre d’application de la NZBA viennent s’ajouter au caractère non-contraignant de l’initiative, qui fait que les banques ont libre choix pour choisir les méthodologies ou d’indicateurs qui leur conviendraient dans la définition des objectifs de réduction. A titre d’exemple, même si la NZBA souligne l’importance de publier les volumes d’émissions en absolu et en intensité, de nombreuses banques continuent à utiliser des indicateurs d’intensité seulement. 

Mais au-delà de ces éléments techniques, il existe un leurre encore plus fondamental dans l’ engagement d’atteindre le “net zéro”, souvent évoqué pour justifier l’investissement dans les projets d’expansion des énergies fossiles : l’idée qu’on puisse atteindre la “neutralité” carbone en adoptant des mesures de compensation carbone, au lieu de mettre en place une réelle stratégie de réduction des émissions. 

Ainsi, les entreprises émettrices mettent en avant le développement des “puits carbone” à travers la plantation des arbres, ou des supposées avancées dans les technologies de captage et stockage de CO2 (CCS), pour “compenser” leurs activités polluantes. Or, la crédibilité scientifique des technologies de CCS reste infondée, aucun projet de ce type n’ayant obtenu de vraies avancées à ce jour. 

De la même manière, la plantation des arbres à l’autre bout du monde ne peut compenser les actions climaticides ailleurs, si elle ne résulte pas déjà en dommages environnementaux ou en tensions communautaires accrues. 

En revanche, pour les entreprises polluantes tout comme les banques qui les financent, la “compensation carbone” peut s’avérer une alternative peu chère et faussement “écologique” qui permet de continuer les activités dans les énergies fossiles. 

L’idée de net zéro se traduit, ainsi, en un permis à polluer plutôt qu’un impératif à réduire les émissions liées aux énergies fossiles.  

  1. Il n’existe aucune preuve à ce stade pour croire que cette diminution serait liée à une éventuelle prise de conscience par les banques et non pas aux dynamiques économiques plus larges, notamment les profits records réalisés par les plus grandes entreprises pétrolières et gazières ces dernières années ↩︎

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